Repolitiser la non-binarité et le genre



Les personnes se revendiquant de la non-binarité de genre (divergeant des genres femme/homme et de leur binarité) étant de plus en plus nombreuses et tentant de prendre part aux luttes LGBTQI (lesbiennes, gays, bies, trans, queer, intersexes), il me semble nécessaire de questionner la façon dont cette communauté se construit en tant que mouvement politique. 

Notes de contenu : réflexions sur le genre, la non-binarité, la transidentité, critique des visions néo-libérale, identitaire et individualisante du genre et de la non-binarité.

Mentions de violences sexistes et lgbtqiphobes 


Ce texte a donc pour but d’encourager à une réflexion interne à la communauté non-binaire sur sa vision du genre, son utilisation de l’identité et son positionnement au sein la communauté queer et des luttes LGBTQI.

(Edit : Précision : on m'a reproché de concentrer ma critique uniquement sur le mouvement non-binaire. C'est parce que j'écris en tant que non-binaire réfléchissant sur les prises de position les plus courantes de cette communauté. Les critiques faites sur l'identité peuvent viser d'autres domaines que la non-binarité, comme c'est d'ailleurs suggéré à plusieurs reprises)

J’aimerais revenir sur les manières dont on peut comprendre le genre et les oppressions qui y sont liées, sur la non-binarité et ce qu’elle désigne et enfin sur les luttes LGBTQI et la position que peuvent y tenir les personnes non-binaires.

GENRE(S)


Le mot « genre » est de plus en plus utilisé, parfois sans vraiment comprendre tout ce qu’il peut désigner. Revenons donc dans un premier temps sur ce que désigne le concept de genre.

Qu’est-ce que le genre ?

Le terme genre est la traduction du mot gender, mot utilisé à partir de la deuxième moitié du 20e siècle dans les milieux universitaires nord-américains (avant d'être repris ailleurs) pour désigner les catégories de sexe en tant que catégories sociales.

Les études féministes ont entrepris de démontrer que le genre est une catégorisation dont dépend le rôle et la place qu’occupe une personne dans la société : la division en catégories de sexe, ou division genrée, permet de maintenir un système de domination (qu’on peut appeler patriarcat) dans lequel un groupe (les hommes) exerce son pouvoir et en opprime un autre (les femmes).

Cette domination est justifiée en imposant des visions biologisantes ou essentialistes de l’existence de ces deux catégories (à base de « nature féminine/masculine »). Ces visions ne prennent pas en compte que les inégalités entre femmes et hommes sont le résultat d’un développement culturel, social, juridique, économique et politique. Il s’agirait donc d’une construction plutôt qu’une division « naturelle » due à une différence mystico-biologique entre femmes et hommes.

Le genre désigne donc dans un premier temps la manière d’analyser la société en terme de classes de sexe, une organisation permettant une division binaire entre deux catégories inégales, hiérarchisées.


Un système oppressif

La division genrée permet l’exercice de plusieurs oppressions, inégalités et privilèges.

La classe des hommes bénéfice de privilèges dont les représentants abusent de manière systématique, même involontairement, sans s’en rendre compte.
La classe des femmes, au contraire, accède plus difficilement à ces privilèges et est victime d’inégalités (travail domestique, salaire, etc.).

La domination masculine est assurée par la menace constante de violences physiques (coups, féminicides, viols, violences conjugales, etc.), psychologiques (insultes, harcèlement) et par tous les autres moyens d’assurer le contrôle sur les femmes, leur vie et leur corps, par exemple dans leur sexualité, l’occupation de l’espace public ou dans la volonté à s’assurer que toutes les femmes existent dans un rapport (social, sexuel, familial, etc.) avec les hommes.

Le genre est également un système hétéronormé qui impose un « contrat hétérosexuel » (La Pensée straight, Monique Wittig). La formation d’un couple avec un·e partenaire de sexe opposé est pensée comme norme. Les dérives à celle-ci peuvent être condamnées, socialement et juridiquement.

Le genre est imposé à la naissance. Pour les personnes intersexes (qui possèdent à la fois des caractères biologiques de corps masculins et féminins), cela signifie d’être mutilées et assignées à des organes sexuels et un genre imposés par l’entourage et la chirurgie dès la naissance.
Les personnes trans (note : j'utiliserai le terme trans, regroupant transgenre/sexuel·le, pour désigner les personnes qui transitionnent, quelque soit cette transition et son stade) et non-binaires souffrent également de ce genre imposé, dans lequel elles ne se reconnaîtront pas.
La transition, qu’elle soit hormonale, chirurgicale ou sociale, permet aux personnes trans d’être perçues d’une manière qui leur convient mieux. Mais la transition est fortement rejetée. La transphobie est omniprésente et a des conséquences graves.
L’éloignement des genres binaires (femme et homme), en tant qu’identités, apparences, rôles, statut social, etc., est également rejeté dans les sociétés occidentales actuelles. Certaines personnes non-binaires transitionnent elles-aussi.

Le genre n’est pas l’unique source d’oppression systémique, puisque les processus de racialisation, d’inégalités entre classes sociales ou encore de validisme sont tout aussi violentes. Elles sont même des éléments aggravants des oppressions, qui s’accentuent avec l’intersectionnalité de celles-ci.


L’identité de genre

Si le genre est avant tout un processus d’assignation de rôle et de place sociale, on peut également le comprendre comme une identité, un ressenti, qui peuvent en différer. Ainsi, certaines personnes s’identifient comme femmes, comme hommes ou à des genres différents.

On suppose par défaut que toute personne ressent une appartenance au genre auquel elle a été assignée, mais ce n’est pas le cas pour toustes, notamment pour les personnes trans et non-binaires. Ce décalage entre le genre assigné et celui auquel on peut s’identifier peut créer un sentiment de dysphorie, terme médical désignant un mal-être qui peut être (au moins en partie) minimisé en effectuant une transition.

L’identité de genre n’est pas le vecteur principal des oppressions (au sens systémique), puisque celles-ci se basent avant tout sur le plan social et la transgression de ses normes. Cependant, le refus d’accepter le ressenti et l’identité de genre, souvent remises en cause et critiquées, est blessant et s’illustre régulièrement d’une certaine violence.

L’identité peut aussi amener des dynamiques d’empowerement (reprendre un pouvoir confisqué par sa place sociale) lorsqu’elle est revendiquée de manière collective par une communauté oppressée. Mais elle n’est vraisemblablement pas suffisante pour initier un changement global.

Car l’identité est à double-tranchant. Elle peut être utilisée pour justifier des comportements que l’on cherche à combattre. Elle a également tendance à dépolitiser les luttes en déplaçant un problème global vers un problème individuel. Ce n’est pas tant les identités divergeant de la norme hétérocis qui sont rejetées que la transgression socialement perceptible qui y est liée.


Il y a donc plusieurs façons d’appréhender le genre, en tant que division sociale, identité, rôle, performance, etc. Les différents courants féministes ne tiennent pas tous la même position. Je trouve l’approche matérialiste particulièrement intéressante car elle se concentre principalement sur les conditions et conséquences matérielles du système genré. Je m’inscris également dans l’idée que c’est sur ce système genré en lui-même que se basent les oppressions et que chercher à le déconstruire, à le détruire, est une solution intéressante.
Maintenant que nous sommes revenus sur ce qu’on pouvait entendre par « genre », voyons plus précisément comment s’y positionne la non-binarité.


LA NON-BINARITÉ

Le genre est le résultat d’une construction sociale, y compris dans la division binaire qui le compose. Ces dernières années ont vu le développement de la remise en cause de cette binarité et de personnes revendiquant le droit de pouvoir exister en dehors de celle-ci.

Mais qui relève de la non-binarité ? Comment s’inscrit-elle dans le fonctionnement de la société et l’ordre genré ? Qu’est-ce qu’elle implique et comment est-elle considérée par le reste du monde ?


Qu’est-ce que la non-binarité ?

On peut désigner par « non-binarité » ce qui relève de l’éloignement, d’une façon ou d’une autre, des genres dits « binaires » (femme et homme).
On parle généralement de « personnes non-binaires » pour désigner les personnes ressentant ne pas appartenir complètement, tout le temps et/ou uniquement aux genres femme ou homme.

Les identités non-binaires sont parfois désignées par des noms plus précis (mais ce à quoi ils renvoient précisément peut changer d’une personne à l’autre) : neutre, androgyne, genderqueer, bigenre, agenre, xénogenre, genderfluid… Le fait de nommer ces identités permet à certain·e·s de s’épanouir, de mieux se comprendre. Cette multiplicité des identités embrouille aussi beaucoup de monde, y compris des non-binaires perdu·e·s dans les listes de termes, noms, définitions et identités. De plus, il existe une sorte de pression interne (sans doute involontaire), qui fait qu’il est nécessaire de trouver son identité pour être considéré·e comme un·e vrai·e non-binaire.

Revendiquer une identité peut être individuellement constructif mais son utilité dans un contexte social et militant a des limites.
Le concept de non-binarité comme on l’utilise ici n’a de sens que dans notre contexte contemporain et occidental. Des genres autres que femme et homme ont existé et existent encore au sein d’autres civilisations (par exemple les two-spirits natifs-américains, les hijras en Inde, les fa’afafine polynésiens, etc.), bien que la colonisation occidentale ait imposé son modèle binaire. Il faut cependant éviter de tomber dans des récupérations néo-colonialistes et orientalisantes en utilisant, instrumentalisant ces constructions genrées alternatives, en les présentant comme des « Eldorados du genre » (Autonomie & Autodétermination, Circé Delisle) sur lesquelles on calquerait un universalisme occidental.

Femme et homme sont des constructions sociales et identitaires, les genres non-binaires le sont également. Mais on ne peux pas vraiment placer socialement les individu·e·s non-binaires selon leur genre revendiqué : le schéma qui organise la société est binaire et la place qui nous y est assignée dépend surtout de la manière dont on est perçu·e. Les personnes LGBTQI et toutes celles ne se conformant pas socialement à l’organisation genrée brouillent un peu cette organisation et sa binarité, mais elles existent toujours bel et bien.


Non-binarité et oppressions

S’identifier à un genre non-binaire est encore quelque chose de difficilement accepté par les autres, ce qui peut se traduire par différentes formes de violences, physiques ou psychologiques. Mais lorsqu’elles se produisent, ces situations sont dues avant tout au refus de la non-conformité, l’identité en tant que telle n’est que secondaire (tant qu’elle sort de la norme, peu importe l’identité en question, elle ne changera pas vraiment cette violence). Ces situations dépendant davantage de l’éloignement à la norme (qui est certes difficilement quantifiable) et du contexte dans lequel il a lieu que de l’identité en elle-même.

Ces situations méritent-elles la dénomination d’« enbyphobie » (enby pour la prononciation anglaise de NB, pour non binary), comme certain·e·s le formulent ? Peut-on en parler comme d’une oppression à part entière ?

La question est régulièrement posée. Je ne pense pas qu’on puisse nier que les personnes non-binaires s’exposent à des comportements opprimants (bien que l’intensité de ceux-ci soient variables). Mais par oppression, on entend d’habitude (dans un contexte féministe) oppression systémique, c’est à dire quelque chose de profondément inscrit dans le fonctionnement de la société et où un groupe précis à une position dominante sur un autre.
Le système genré étant extrêmement binaire, l’existence en-dehors de cette norme est tout simplement ignorée. Peut-on considérer qu’il s’agit d’une situation d’oppression alors que les catégories « binaires » et « non-binaires » ne sont envisagées que par quelques personnes ? Comment ce manifeste cette oppression des personnes binaires ? Le fait de ne pas reconnaître quelque chose (ici, la non-binarité) comme légitime suffit-il pour qu’on puisse parler d’une oppression de même ampleur que les oppressions de genre, de race ou de classe ?
Je pense que les situations d’oppressions vécues par les personnes non-binaires ne sont pas dues au rejet de leur identité en tant que telle mais plutôt à celui de leur non-conformité
 
De même, on peut questionner l’emploi du terme « privilège binaire ». Il sous-entend qu’on puisse désigner une catégorie de personnes binaires qui pourraient faire / auraient accès à certaines choses auxquelles les personnes non-binaires n’auraient pas (ou avec plus de difficultés). Autant il est courant que les personnes non-binaires se retrouvent effectivement dans de telles situations, autant je ne pense pas que ce soit quelque chose qui les vise uniquement. J’ai plutôt l’impression que c’est quelque chose qui rentre plus largement dans les lgbtqiphobies (les oppressions vécues par les personnes lesbiennes, gay, bies, trans, queers et intersexes). Il me semble donc inexact de qualifier des personnes LGBTQI, même lorsqu’elles ne se revendiquent pas non-binaires, de « binaires » (ou ayant un statut binaire), car leur manière d’être/de vivre les fait s’éloigner de la norme binaire du genre, même dans les cas où elles souhaiteraient vivre comme une personne binaire.

Si les personnes non-binaires peuvent être victimes d’oppressions, je ne crois donc pas qu’il s’agisse oppressions spécifiques aux identités et genres non-binaires mais d’un rejet plus global de la non-conformité. Aussi, si je pense que ce qu’il y a derrière le concept d’enbyphobie a du sens dans certains cas, j'ai des doutes sur la pertinence du terme, car ce n’est pas quelque chose qui vise directement, uniquement et consciemment les personnes non-binaires. Le terme pourrait éventuellement être utilisé pour ce qui est de la non-acceptation de leurs identités ou de haine, insultes ou moqueries les visant spécifiquement, mais l’appellation me dérange parce qu’elle amène immédiatement à la comparer à d’autres -phobies, ces oppressions clairement ancrées, visibles et destructrices. Je parle plutôt de ces situations en d’autres termes, par exemple « enby-bashing ».


La non-binarité ne se limite pas à l’identité

En fait, je pense que c’est « la non-binarité » peut être comprise plus largement que simplement « ensemble des personnes non-binaires » : elle peut faire référence à toute attitude, comportement, rôle, relation, identité ou tout processus de socialisation qui dérive du fonctionnement normé du genre, de par le fait que la binarité est profondément inscrite dans ce fonctionnement. 

La formule « personne non-binaire » a à mon avis des limites. On sait ce que ces personnes ne sont pas, mais on ne sait pas vraiment ce qu’elles sont. Le concept de non-binarité s’est beaucoup construit en lien avec des identités à considérer dans leur multitude et leurs individualités.
Les querelles de vocabulaire en milieu LGBTQI prennent déjà beaucoup de temps et je ne veux pas y consacrer ce texte, donc je ne vais pas m’étendre dessus. Mais il est regrettable que l’utilisation de ce vocabulaire soit aussi normé et ait créé sa propre conception de ce qui est acceptable ou pas de dire (ce qui exclue les personnes les moins favorisées et les moins formées à cette utilisation du langage des cercles militants).

Bref, pour en revenir à ceulles qui relèvent de la non-binarité, je pense qu’on peut étendre cet échantillon à tout·e·s ceulles qui sont queerisé·e·s (sans forcément chercher à être queer, mais j’y reviendrais plus loin), qui s’éloignent suffisamment des normes de genre, d’une façon ou d’une autre. Il n’y a pas besoin de s’identifier comme non-binaire pour relever de la non-binarité. On a d’ailleurs pas attendu que le mot soit prononcé pour être dans des situations qu’on qualifierait à présent (même si peut-être à tort) de non-binarité.
Il me semble notamment que l’homosexualité, la transidentité ou l’intersexuation sont autant des façons de ne pas être conforme à la binarité, même sans qu’il s’agisse d’une intention recherchée. Le genre est un domaine sexualisé où l’on impose des relations avec une personne de l’autre catégorie. Avoir des relations avec une personne de la même catégorie, c’est déjà défier le genre et sa binarité. Monique Wittig l’avait formulé avec une chute qui fit polémique en milieu féministe : « La femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Quand à la transition d’un genre à l’autre (fut-ce un genre dit « binaire ») ou l’existence de l’intersexuation, la nature même de ces situations remettent en cause l’ordre binaire et le système genré (mais ce n’est pas forcément ce que recherche ces personnes).

D’où les limites de la formulation de « personne(s) concernée(s) » que l’on rencontre régulièrement dans les milieux militants. On pourrait considérer dans certains cas que des personnes ne se définissant pas comme non-binaires sont plus concernées par la non-binarité que certaines se définissant comme tel·le, selon le sens qu’on met derrière. D’où l’idée qu’une personne concernée par quelque chose l’est parce qu’elle le vit, qu’elle est socialement concernée, plutôt que de limiter la chose au fait de l’être uniquement parce qu’elle s’identifie ainsi.


Nous avons donc vu que la non-binarité, dans son existence, dans son rejet et dans les oppressions qui peuvent y être liées, était quelque chose qui pouvait être plus large que l’identité et rejoindre une population queer. Réfléchissons à présent sur l’intégration de la communauté non-binaire dans cette population et les revendications qu’elle peut porter.


COMMUNAUTÉ QUEER ET LUTTES LGBTQI


« Queer » est une insulte (en anglais) utilisée contre les personnes « étranges », « dérangeantes » qui a été réappropriée par les personnes LGBTQI (lesbiennes, gays, bi·e·s, trans, queers, intersexes), principales cibles de l’insulte, comme une identité dont on pouvait être fier·e de se revendiquer (ex : « We’re here and we’re queer! »).
Il n'y a pas vraiment d'équivalent français au terme queer même si on trouve le même genre de réappropriation avec des termes comme « folle », « pédé », « gouine », etc. Le terme queer n'a pas les mêmes implications en français qu'en anglais, car en France, il est surtout utilisé par les personnes concernées ou dans les milieux universitaires, plus rarement comme une insulte.

J’utilise ici queer comme équivalant de LGBTQI car je parle de la « queerisation » de ces personnes (le fait qu’elles apparaissent comme différentes, anormales, gênantes, etc. pour les non-queers) et pas forcément dans le sens de volontairement défier les normes de genre ou de le revendiquer comme identité. Il faut considérer que de nombreuses personnes LGBTQI ne cherchent pas être queers, et veulent simplement vivre leur vie sans qu’on les embête pour ce qu’elles sont/font.
Revenons sur la formation de la communauté LGBTQI et de ses combats, parlons de ses revendications, avant de voir comment s’y intègrent les personnes non-binaires.


Genèse de la communauté et du militantisme LGBTQI

Malgré quelques prémices dans des lieux underground et de culture alternatives, on peut véritablement commencer à parler de la formation d’une communauté LGBTQI dans la deuxième moitié du 20e siècle, plus précisément la fin des années 60/début des années 70.

L’événement qu’on qualifie régulièrement de fondateur a lieu aux États-Unis et est connu sous les nom des Stonewall Riots (les Émeutes de Stonewall). Le 28 juin 1969, la police de New York fait une descente au Stonewall Inn, réputé pour être un bar fréquenté par les homosexuel·le·s et trans (même si ce n'était pas forcément les mots utilisés à l'époque), comme elle le faisait régulièrement pour procéder à des contrôles d'identités et arrestations (étaient notamment condamnés les baisers entre personnes du même genre, le port de vêtements traditionnellement associés à l'autre genre et la vente d'alcool aux homosexuels).
Mais cette nuit-là, les client·e·s du bar refusent de se laisser faire et se rebellent contre les forces de l'ordre, ce qui déclenche une émeute bien plus large. Ce qu'il s'y passe est assez flou mais on estime qu'une foule de 2000 individu·e·s affronte 400 policiers à coups de lancers de pierres et de bouteilles. Les émeutes durent cinq jours. De nombreuses personnes sont arrêtées et battues, principalement des femmes trans et des « hommes trop efféminés », avec des facteurs aggravants de racisme, beaucoup des victimes étaient d'origine afro-américaine ou portoricaine. 
 
À la suite de ces émeutes, on observe une politisation massive des personnes LGBTQI et la création d'organes militants, tel que le Gay Liberation Front (« Front de libération homosexuelle ») et des manifestations qui prendront beaucoup d'importance, les Gay Prides (qui seront plus tard rebaptisées simplement Prides, « Marches des fiertés »), pour clamer leur émancipation et leurs revendications.

En France,
après s’être limité à des lieux alternatifs, secrets et à la culture underground, la communauté LGBTQI se construit et se politise particulièrement au début des années 1970 en se rapprochant d'autres mouvements (de gauche révolutionnaire, du Mouvement de libération des femmes) avec par exemple le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) fondé en 1971, puis les Groupes de libération homosexuelle (GLH) qui se développent dans les principales villes de France. Quelques figures relativement connues marqueront ce militantisme français dans ses différents engagements, telles que celles de Christine Delphy (sociologue et féministe matérialiste), Monique Wittig (autrice et lesbienne radicale), Daniel Guérin (historien libertaire et bisexuel) ou Hélène Hazera (journaliste trans et ancienne travailleuse du sexe).

Le VIH/SIDA a un impact mortel sur cette communauté, mais poussa aussi à se mobiliser dans l'urgence. Gouvernements et lobbys pharmaceutiques se détournerons du problème, puisque touchant surtout ceulles qu’on considère comme indésirables : personnes LGBTQI, racisées, précaires, addictes, travailleur·se·s du sexe...

Depuis, quelques avancées ont été arrachées : dépénalisation, mariage pour toustes, possibilités de fonder des familles... Mais ces quelques droits sont bien souvent surtout symboliques ou se limitent au minimum, dans l’espoir d’étouffer les autres revendications.


Les revendications LGBTQI

Les revendications des LGBTQI sont diverses car elles varient souvent selon les différents degrés de prises de conscience des discriminations, des responsables, du contexte social et des orientations politiques individuelles.
Néanmoins, pour en citer quelques-unes :

  • Lutte contre les discriminations, les violences, les oppressions
  • Dépénalisation, dépsychiatrisation, reconnaissance et normalisation des parcours lesbiens, gays, bis, trans et intersexes
  • Légalisation du mariage homosexuel, de la gestation pour autrui (GPA), de la procréation médicalement assistée (PMA), acquisition des droits à l'équivalent des personnes et des couples hétérosexuels
  • Sensibilisation à l'existence des personnes LGBTQI et à la lutte contre les discriminations
  • Lutte contre le vih/sida et dédiabolisation des personnes séropositives
  • Création de structures dédiées au soutien des personnes LGBTQI et à la lutte contre les discriminations
  • Soutien financier aux initiatives d'aide aux personnes LGBTQI
  • Reconnaissance pleine et entière du genre désiré indépendamment de celui assigné à la naissance
  • Modification libre ou suppression de la mention de sexe et/ou de genre à l'État civil
  • Légalisation, simplification, dépsychiatrisation et gratuité des parcours de transitions
  • Fin des opérations non désirées sur personnes intersexes et liberté de choisir le corps qu’elles désirent

Au sein de certains courants, notamment révolutionnaires, une telle liste de revendications n'a pas vraiment de sens car celles-ci s’inscrivent généralement dans un projet politique bien plus large de réorganisation totale de la société pour la débarrasser de toute forme d’oppression.

Ces revendications sont portées par diverses actions, souvent organisées par des associations. Les Prides sont les événements les plus médiatisées mais ce ne sont pas les seuls (en France par exemple, l'Existrans est une marche pour les personnes trans et intersexes).
L'orientation politique de certaines associations se retrouve dans la façon dont elles luttent, que ce soit dans une certaine passivité pour les plus libérales ou de façon un peu plus affirmée dans celles plus politisées (le film 120 battements par minutes a récemment illustré le genre d'actions qu'Act-Up pouvait faire). Difficile de pouvoir cerner exactement l’orientation et de quantifier le degré de politisation des personnes LGBTQI, mais il y en a toujours eu une importante présence venant de gauche, en particulier révolutionnaire.

Il ne faut pas voir la communauté LGBTQI comme un organe équilibré de convergence des luttes. De nombreux désaccords et divergences existent en son sein, tout comme des problèmes d’oppressions internes à la communauté, notamment sexisme, transphobie, racisme, classisme, etc.

La communauté non-binaire

On sait peu de choses (ou en tout cas, je l’ignore) sur la naissance et le développement des genres, du mouvement et des revendications concernant la non-binarité (je ne parle pas de l'existence de genres autres que femme/homme au cours du temps mais du concept de non-binarité tel qu'il existe aujourd'hui dans nos sociétés).

La non-binarité (toujours dans son sens contemporain, je ne le préciserai plus) s'est vraisemblablement développée en Amérique du Nord (USA/Canada), sans doute à la suite de la déconstruction des genres femme/homme comme des entités claires et définies. Des termes comme genderqueer et non-binary ont pu être utilisés par des personnes à qui ces catégories binaires ne convenait pas.
Pour ce qui en est actuellement, la communauté non-binaire existe principalement en ligne (je n’ai pas en mémoire de groupes IRL de non-binaires), sur des réseaux sociaux, sites et blogs, et il est compliqué de réellement parvenir à la définir, à considérer le profil de ses membres, leurs intentions et leurs motivations.

Les combats autour de la non-binarité se concentrent surtout sur la reconnaissance de la validité de la non-binarité et la lutte contre l’enbyphobie. J’ai déjà critiqué plus tôt la pertinence de cette formulation et du fait qu’elle relevait plutôt des lgbtqiphobies. Quand au reste, c’est bien souvent la valorisation des identités de genres dans toute leur multiplicité et inventivité qui est l’angle d’attaque adopté, plutôt que de directement s’opposer au système genré.

Les problèmes de visibilité et de représentation de la non-binarité existent, mais ils sont là encore surtout abordés par des perspectives individuelles et d’identification. De plus, l’idée de visibilité est limitée et rentre forcément en conflit avec une autre, la notion de « safe ». C’est le même problème lorsqu’on entre dans le champ du politique.
La notion de « safe » (de l’anglais « sûr·e »/« en sécurité ») renvoie d’abord à l’idée d’un espace (physique ou virtuel) libre d’oppressions. Il a évolué pour ne plus seulement désigner des milieux safes mais surtout (et c’est le problème, car ça ne veut plus dire grand chose) de personnes safes. Est-ce qu’une personne peut être safe ? Selon quels critères ? Ce qu’elle dit ? Fait ? Est ? Qu’est-ce qu’on considère oppressif et de quelles oppressions parle-t-on ? Est-ce qu’on regarde le temps présent ou est-ce qu’on se penche sur le passé de cette personne ? Etc., etc.

Le concept de safe a ses limites et, je pense, est plutôt à voir comme un idéal, un objectif qui peut être recherché. Mais, comme je le disais plus tôt, cet idéal rentre facilement en conflit avec le champ du politique. Car la politique, c’est la confrontation des idées, l’affrontement de visions divergentes et l’on est bien obligé de faire face aux problèmes, y compris celui des oppressions. Mais la confrontation est importante pour faire avancer les idées et pour s’organiser. Il est parfois nécessaire de faire face à ce qui peut déranger, surtout si on souhaite le combattre. (Sur le sujet : Les « espaces safes » nous font violence ? et Militer : une activité safe ? Pour une critique politique de la notion d’espace safe)

Il me semble important qu’il existe des espaces propices au safe. Il est normal de désirer un espace où l’on peut être la·e plus protégé·e possible. Cependant il est nécessaire de ne pas invoquer immédiatement des arguments du safe lorsqu’on tente de produire une réflexion politique, de mener des actions, etc.. Si l’on ne peut supporter de tels combats (rien de honteux là-dedans), mieux vaut s’en éloigner (même juste temporairement). Toute prise de position peut être critiquée et il faut donc s’attendre à recevoir des critiques, qui ne se font pas toujours d'une manière douce (ce qui n’enlève pas forcément à la justesse des propos).

Après ce détour au sein de la communauté non-binaire, voyons comment celle-ci fonctionne au sein du milieu LGBTQI.

Les personnes non-binaires et les luttes queer

Je pense que les personnes non-binaires peuvent s’intégrer à la communauté LGBTQI dans la mesure où leur non-conformité de genre amène à des transgressions similaires, qui peuvent les exposer aux lgbtqiphobies. Mais il me semble nécessaire de questionner la façon dont elle s’y positionne, de la place qu’elle y a, des revendications qu’elle peut y porter.

Cette communauté existe principalement en tant que lieu de lutte contre les oppressions et espace de liberté de genre et de sexualités (à condition que ces dernières soient réciproquement consenties et consciemment désirées, bien évidemment).
L’aspect identitaire, bien qu’il soit présent et à ne pas complètement jeter non plus malgré la critique qui en est ici faite, n’en est cependant qu’une partie et les luttes queer ne doivent en aucun cas s’y limiter. Aussi, quand on voit que, régulièrement, on limite la non-binarité à des positionnements identitaires, on peut craindre que ces luttes se dépolitisent, perdent toute cohérence et oublient tout objectif commun de revendications.

Les positions non-binaires (et LGBTQI plus largement, d’ailleurs) gagneraient à sortir du schéma identitaire pour retourner à des bases sociales, politiques, priorisant les conditions matérielles d’existence, les oppressions et les violences. Se limiter à des questions identitaires, n’apporterait des solutions (dans le cas où des changements seraient faits) que pour les plus favorisé·e·s, ceulles dont les problèmes se limitent à leur identité et le rejet de celle-ci par le reste du monde. Qu’en est-il des violences, des inégalités, des injustices, des mort·e·s ?

Le mouvement de lutte LGBTQI, s’il a bien lieu, doit se faire avant tout pour (et même par) les victimes les plus touchées, les plus défavorisé·e·s, les pauvres, précaires, racisé·e·s, handicapé·e·s, malades, migrant·e·s, les queers, travailleur·se·s du sexe, prisonnier·e·s, toxicos, séropos, gros·se·s, moches, freaks, tou·te·s les non-conformes, même aux normes présentes au sein de la communauté queer.

Les revendications queer ne doivent pas se limiter à ce que les LGBTQI blanc·he·s, riches, valides et déjà favorisé·e·s et dans des situations stables par ailleurs ne soient plus victimes d’oppressions. C’est bien souvent ce que proposent déjà des institutions se revendiquant progressistes : du capitalisme rose, de l’homonationalisme, du pinkwasing libéral à base de larmes de Trudeau et de passages piétons couleur arc-en-ciel. Des actions suffisantes pour se faire bien voir des LGBTQI mais sans conséquences réelles et concrètes, satisfaisant une élite queer tandis que le reste de la population souffre du reste de ces politiques.

L’objectif à viser serait plutôt celui d’une révolution queer, où les inégalités, les discriminations, les injustices, et les oppressions de genre, de sexualité et toutes les autres (classe, race, etc.) prennent fin pour l’ensemble de la population, pas seulement les plus aisé·e·s.

C’est pourquoi l’identité et toutes les formes individualisantes de la communauté queer ne doit pas être au centre de ses combats.

Pour que les personnes non-binaires puissent lutter parmi les personnes LGBTQI en tant que groupe cohérent et porteur de revendications, il faudrait oublier (au moins sur le plan politique, le plan individuel est secondaire) les questions d’identité et revaloriser celles des conditions matérielles d’existence, l’aspect social, là où se jouent les schémas oppressifs.


CONCLUSION


J’ai commencé à écrire cet article il y a plusieurs mois (je l’ai abandonné et réécrit plusieurs fois, ne le trouvant pas assez juste ou pertinent et j’espère que celui-ci parviendrait à communiquer ce que je voulais dire) en réaction aux problèmes identitaires et de dépolitisation que j’ai pu observer dans les milieux non-binaires, même de la part de personnes se revendiquant de mouvements très politisés.

Depuis, j’ai l’impression qu’il y a eu un début d’évolution de ces milieux et que la remise en cause qui me semblait nécessaire commence à être envisagée, peut-être encore un peu à reculons, maladroitement ou trop lentement, mais suffisamment pour que ce soit encourageant. Il faut évidemment que nous poursuivions dans cette voie, que nous n’abandonnions pas cette revalorisation du politique (je me suis retenu·e d’utiliser la première personne du pluriel jusque-là mais je me permet de le faire pour finir ce texte).
L’identité ne suffit pas. Le ressenti personnel individualise un problème plus large. Les listes de genres non-binaires sont une homéopathie insuffisante à ce que subissent des personnes de genre non-conformes. Le problème des oppressions de genre pour les non-binaires, pour les femmes, pour les LGBTQI, etc. vient directement du genre en lui-même, en tant que système social (sans même parler des aggravations dans les situations d’intersectionnalité des oppressions vécues).

À force de parler DES genres, je crains que l’on oublie ce qu’est LE genre. C’est pourquoi notre ligne politique, nos revendications et nos positionnements devrait encourager l’abolition pure et simple du genre
 
Il est rassurant d’avoir une identité, une manière de se définir qui nous convienne. Mais ça ne permet pas de changer le fond du problème : l’organisation sociale genrée, ses inégalités et ses violences.

Pour être provoc, je le dirais de cette façon : les genres non-binaires n’existent pas. Les genres binaires non plus. Le genre est une gigantesque farce qui divise la société en catégories inégales, en groupes dominants et groupes dominés, des divisions oppressives porteuses de violences, inégalités et discriminations. L’existence des genres « femme » et « homme » n’a de sens que parce qu’ils sont inégaux.

Notre but devrait être de faire en sorte que ces catégories n’aient plus de sens. De les détruire. Et de construire à la place une société sans elles.

Il ne s’agit pas d’ignorer l’existence sociale actuelle du genre et de ses conséquences, de faire du « Je ne vois pas le/s genre/s », au contraire. Mais les catégories « femmes » et « hommes » n’ont de sens que parce qu’elles sont hiérarchisées. Justement, détruisons ces catégories en supprimant les schémas oppressifs sur lesquels elles reposent. De même que l’objectif de la lutte des classes est d’arrivée à une société sans classes, que celui de l’anti-racisme est de parvenir à une société où les processus de racialisation n’ont plus de conséquences, celui de la lutte contre le sexisme, les lgbtqiphobies et toutes les oppressions de genre peuvent avoir pour but de rendre inutiles les catégorisations genrées, qu’elles soient sexualisées, identitaires ou sociales.

C’est un combat que nous, non-conformes, queers, LGBTQI, non-binaires, ou quelque soit les mots utilisés, pouvons mener. Il sera long, compliqué, décourageant, fatiguant. Mais ce combat est nécessaire.

La non-binarité peut, je pense, proposer quelque chose d’intéressant dans les luttes contre les oppressions de genre. Mais pour ce faire, le schéma identitaire doit laisser la place au schéma social.




BIBLIOGRAPHIE


Voici les principales sources qui ont fait évoluer ma pensée :

Livres :
  • Introduction aux études sur le genre, Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard. De Boeck Supérieur, 2e éd. 2016.
  • Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Judith Butler. Ed. La Découverte, 2005.
  • La Pensée straight, Monique Wittig. Ed. Amsterdam, 2013
  • De la marge au centre. Théorie féministe, bell hooks. Ed. Cambouakis, 2017
  • Homo Inc.orparated, Sam Bourcier. Ed. Cambouakis, 2017
Pas encore lu·e·s mais seraient certainement intéressant·e·s, en plus de certains autres ouvrages des auteur·e·s déjà cité·e·s : Julia Serano, Christine Delphy (mais moins sur les questions trans), Elsa Dorlin, Donna Haraway, Paul B. Preciado

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