Oneiroi - Underworld Gods #2


Une randonnée en montagne tourne au désastre lorsqu'Oneiroi, une entité souterraine cauchemardesque, est libérée.

Attention :
Cette nouvelle aborde des sujets qui peuvent choquer, tels que la mort, la dépression, les cauchemars, le traumatisme, la mutilation, le suicide, les relations non-consenties, les violences physiques, psychologiques et la conspiration et peut déranger les personnes souffrant de claustrophobie ou de peur de noir.
Elle est donc à réserver à un public averti.


Le texte est écrit en un français inclusif et neutre, utilisant des pronoms et accords variant selon le personnage concerné et ne genrant pas les groupes mixtes.

Pour une lecture plus agréable, vous pouvez également :
- Télécharger la nouvelle en PDF et EPUB
- Lire la nouvelle en ligne sur Wattpad

Source de l'image de couverture : https://flic.kr/p/dFeTq


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Oneiroi


Chers disciples du Monde du Dessous,
Le texte qui va suivre était conservé dans les archives censées rester secrètes. Nous l'avons récupéré par des moyens qu'il vaut mieux taire et l'offrons à présent à votre discrète lecture. 
Il a été retranscrit à partir d'un journal et est présenté à vos soins en intégralité et sans aucune déformation.

Craignons la puissance du Monde du Dessous et honorons la, car le Jour deviendra Nuit, la Surface mourra, le Dessous vivra et les Élu·e·s vivront dans l'Agartha.


***



16 octobre 2015


Je commence à écrire ce journal suite aux recommandations de ma psychiatre.
J'ai du mal à y croire, mais elle m'a affirmé que ceci pourrait m'aider à me débarrasser de mes cauchemars. Je suis très sceptique, mais je n'ai rien à perdre à essayer. D'autant, qu'au point où j'en suis, je suis prêt·e à tout essayer pour me sortir de ce qui hante mes nuits et menace ma santé et celle de mes proches. Il est temps d'agir, avant qu'il ne soit trop tard. J'ai trop peur que, coincé·e dans ma psychose, je finisse par commettre ce que j'étais à deux doigts de faire hier matin.
Comme me l'a conseillé la psychiatre, je démarre donc à tenir ce journal, même si je trouve l'exercice étrange et maladroit, le texte devant être détaillé autant que possible tout en étant uniquement destiné à moi-même. Je prendrais le temps qu'il faut pour raconter ce qu'il s'est passé, car je ne pense pas avoir le courage d'annoncer ce qu'il m'est arrivé d'une seule traite. Les dates indiqueront les jours où j'aurais pris sur moi pour repenser à mes mésaventures.
Si quelqu'un d'autre que moi lis ces mots, je lui demande d'abandonner la lecture maintenant.

La psychiatre et moi sommes tombé·e·s d'accord sur l'origine du problème : mon... accident.
Il y a de cela deux mois, Alex et moi avions eu la chance de partir en voyage à la montagne.
Nous en parlions depuis un moment, nous avions toujours aimé la randonnée et cela nous donnait l'occasion de se voir physiquement, ce qui était compliqué par les kilomètres nous séparant.
Nous étions allé·e·s voir nos patrons respectifs, que nous parvinrent à convaincre de nous libérer pour une semaine.
Réjoui·e·s à l'idée d'enfin se revoir, ce qui n'était pas arrivé depuis plus d'un an et demi, nous attendîmes avec impatience nos retrouvailles.
J'empaquetai mes affaires pour cette semaine en montagne et partis gaiement. 
J’arrivais en train au lieu convenu, où Alex m'attendait déjà. Iel était arrivé·e depuis deux heures et avait eu le temps d'acheter de quoi manger lors de notre expédition. Comme à chaque fois que nous nous rencontrions physiquement, nous étions un peu maladroit·e·s, sans trop savoir quoi se dire ou comment interagir sans qu'un écran soit impliqué. Nous en rigolâmes et nos échanges devinrent peu à peu plus naturels.
Une fois prêt·e·s, nous partîmes enfin. Nous avions bien étudié notre trajet à travers les montagnes, passerions deux nuits à la belle étoile, les autres dans des chalets et auberges de jeunesse et devions arriver 6 jours plus tard dans une petite ville où un bus nous ramènerait. 
Nous marchâmes jusqu'à notre première escale, sous les couleurs magnifiques du Soleil se couchant sur les montagnes. Nous fûmes accueilli·e·s dans un chalet quasiment vide, seulement occupé par la gérante et un couple qui prenait quasiment le même chemin que nous, en sens inverse. Nous échangeâmes quelques mots avec elleux, mais iels étaient de mauvaise humeur et peu enclin·e·s à discuter. Le dernier chalet où iels avaient logés leur avait fait passer une très mauvaise nuit et iels nous déconseillèrent d'y aller.
Nous nous couchâmes et trouvâmes le sommeil avec difficulté.

J'arrête mon récit ici, car je n'ai pas encore le courage d'affronter ce qu'il s'est passé par la suite.


***


28 octobre 2015


Je continue l'écriture puisque j'ai été assez surpris·e de voir que cela m'aidait : je n'ai pas fait de nouvelles crises et la psychiatre m'incite à continuer.

Le lendemain, le couple était prêt à partir quand nous nous levâmes, pressé de terminer leur randonnée. De meilleur humeur néanmoins, iels nous conseillèrent quelques endroits qui valaient la peine de s'écarter du chemin. Nous les remerciâmes et les regardâmes partir.
- N'allez pas à la Gueule de l'Ours, nous conseilla la gérante alors qu'iels s'éloignaient.
Elle grimaçait comme si évoquer ce lieu la dérangeait. C'était un des détours qu'iels nous avaient conseillé. Nous lui demandâmes de nous expliquer pourquoi, mais elle secoua seulement la tête en nous répétant de ne pas y aller.
Une fois prêt·e·s, nous quittâmes le chalet et partîmes.
Nous ne parlions pas beaucoup, économisant l'air de nos poumons pour respirer, car nous avancions à un rythme assez rapide et que l'oxygène se faisait plus rare à cette altitude. Nous croisâmes un autre groupe de randonneurs, qui nous déconseillèrent à leur tour le chalet où nous avions prévu de loger pour la nuit à venir. Iels avaient mal dormi, entendaient des bruits partout et s'étaient réveillé·e·s avec un puissant mal de crâne.
Nous hésitâmes un moment, puis décidâmes que nous dormirions à la belle étoile.
Le soir, donc, nous nous arrêtâmes à l'écart du chemin, sur un petit espace plat en hauteur, nous offrant une vue magnifique sur les montagnes et sur le ciel s'allumant peu à peu d'étoiles.
Nous appréciâmes particulièrement ce moment passé ensemble, seul·e·s face au monde. Nous mangeâmes paisiblement, nos discussions s'alternant avec le bruit du crépitement des flammes, où s'égaraient nos regards.
Nous n'osions pas nous le dire, mais malgré ce moment irréel et hors du temps, quelque chose nous dérangeait. Nous ne pouvions pas mettre de mots sur ce qui nous gênait, mais nous sentions qu'il régnait un malaise. L'air était lourd et un bourdonnement sourd résonnait dans ma tête, et ce n'était peut-être pas seulement dû à l'altitude.
Nous nous couchâmes et nous endormîmes avec difficulté, malgré la fatigue qui commençait à s'accumuler.
Cette soirée passée avec Alex reste néanmoins mon dernier souvenir heureux d'avant la catastrophe. 
Je dormis mal, me réveillant régulièrement car il me semblait entendre des bruits autour de nous. Je sortis de la tente pour aller voir s'il y avait quelque chose. J'avais l'impression de sentir une présence, peut-être celle d'un animal sauvage, peut-être quelque chose... d'autre. 
Je vit alors des lueurs bleutées venir du haut de la bute où nous avions campé. Intrigué·e, je décidais d'aller voir. Je laissais Alex dormir et m'éloignais discrètement. Le bourdonnement dans mes oreilles semblait s'intensifier et devenir une sorte de murmure grave.
Arrivé·e en haut, je vis d'où venait la lumière. Elle sortait de l'intérieur d'une cavité dans la roche et son intensité fluctuait. Je m'en rapprochait, hypnotisé·e. Alors que j'allais entrer dans la cavité pour en voir la source, la lumière s'éteignit soudain et le contraste brusque me laissa aveugle dans l'obscurité. 
Quand la vue me revint, c'était le toit de la tente que je voyais. J'étais allongé·e à côté d'Alex, encore endormi·e. Je ne me souvenais pas être revenu·e au campement, mais pourtant j'étais là.  Aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas si ce que j'ai vu était réel où né d'un rêve malsain.
En tout cas, j'étais là et j'avais un affreux mal de crâne.
Au petit matin, Alex se réveilla, ellui aussi avec une migraine et se plaignant d'avoir mal dormi. J'hésitais à lui parler de ce que j'avais vu – ou cru voir – pendant la nuit et préférait finalement le garder pour moi.
Nous rempaquetâmes nos affaires et nous apprêtions à repartir, lorsque je ne pûs m'empêcher :
- Attends un instant. Je veux aller voir là haut. »
Je montai au sommet de la butte et Alex me suivit.
La crevasse était bien là, réelle et pas sortie de mon imagination. 
Alex poussa une exclamation et je compris pourquoi. Je ne m'en était pas rendu compte la nuit d'avant, mais maintenant que la lumière du jour éclairait la forme de la montagne, je compris que nous étions devant la Gueule de l'Ours et ce qui lui avait valu ce surnom. On aurait effectivement dit que les rochers formaient la tête d'un ours à la gueule béate, dont les mâchoires formaient la brèche d'où j'avais vu s'échapper les lueurs étranges. Des arbres aux formes tortueuses avaient poussé au dessus, donnant à cet « ours » un aspect dérangeant, comme s'il était gangrené par des champignons.
Nous nous consultâmes et je ne sais pas si notre mal de tête embrouillait nos pensées, mais nous décidâmes de nous approcher des rochers.  Nous nous étions habitué·e·s au bourdonnement incessant mais nous le sentîmes gagner en intensité pour devenir une sorte de grave grondement de gorge, un « Huuuuum » sourd mais puissant.
Nous étions attiré·e·s vers la grotte, certainement malgré nous. 
Arrivé·e·s devant l'entrée, nous hésitâmes un instant, puis entrâmes.
Nous n'aperçûmes rien de particulier, juste un sol caillouteux et inégal, percé de quelques racines éparses.
La lumière du matin nous éclairait le chemin, mais je ne voyais nulle trace de ce qui avait pu émettre la lumière que j'avais vu la veille.
La caverne était peu profonde, elle descendait sur une pente douce. Nous avançâmes vers le fond avec précaution. La dénivelé s'accéléra et la couleur de la pierre changea. Je me rendis compte que cette partie de la caverne avait été creusée : il y avait la marque de coups de pioches et de ce que je soupçonnais être des explosifs.
- Je n'aime pas trop ça, lança finalement Alex d'une voix qui dérailla. Peut-être qu'on devrait faire demi... »
Alex s'arrêta en un cri. Je venais de me prendre les pieds dans une racine qui dépassait du sol et je basculais vers ce que je n'aperçus que trop tard : la caverne se terminait par une crevasse creusée à pic dans laquelle j'étais en train de tomber.
Je tournoyais dans des ténèbres seulement éclairées par une tache de lumière qui passait de temps à autre dans mon champ de vision. 
Ma chute fut ralentie lorsque je cognai une paroi. Par chance, c'est mon sac qui encaissa le choc. Je ne sentis pas le contact direct mais mon sac se déchira et mon épaule droite se déboîta alors que je poursuivais ma chute à travers une pluie de cailloux et d'objets divers.
J'ignore par quel coup du hasard ma jambe s'enroula dans une racine, mais c'est sans doute ce qui me sauva la vie. J'entraînais la racine avec moi, l'arrachais de la paroi, ce qui me fit balancer et encaisser un nouveau choc, cette fois de plein fouet, sur mon épaule déjà déboîtée.
Sans avoir le temps de ressentir ces douleurs successives, j'atteignis finalement le sol, ou plutôt l'eau, dans une position debout. Le choc de l'eau fut complètement inattendu et j'ignore comment je fis pour survivre, ou ni même perdre connaissance mais j'atteignis le fond presque suffisamment lentement pour ne pas me blesser à nouveau.
Tout était noir autour de moi et la douleur accumulée finit par me traverser en un éclair foudroyant.
L'eau s'engouffrait dans ma bouche et mes poumons se remplissait d'eau, mais j'étais incapable de réfléchir. Je ne voyait rien et n'entendait plus rien. Le temps sembla s'arrêter.
J’aperçus finalement un petit point lumineux à la surface. Mon instinct de survie dû prendre le dessus sur la panique et la peur qui me paralysait et mes jambes flageolantes me poussèrent d'elles-même vers le haut. Ma force n'était cependant pas suffisante et je retombais vers le fond.
Cependant, je l’atteignis plus rapidement et compris le fond s'élevait vers la surface. Je m'agitais sans cohérence, mes forces s'épuisaient rapidement mais je me traînais lourdement vers la surface. Mon cerveau fonctionnait au ralenti et j'allai abandonner et me laisser couler quand mon crâne creva finalement le plan d'eau.
Je fis un dernier effort et parvint à m'extraire du liquide jusqu'aux épaules. Mon bras encore valide s'accrocha au sol rocheux et me maintint la tête hors de l'eau.
Je toussai et recrachai l'eau qui m'emplissait les poumons et utilisai mes ultimes forces pour m'extirper à moitié hors de l'eau, où je perdis finalement connaissance.

Je revins à moi alors que je sentais mes oreilles se déboucher. J'ignorais combien de temps s'était écoulé. Le bruit m'envahit le cerveau avec violence même s'il ne s'agissait que des clapotis de l'eau et de ma respiration affolée, ainsi qu'une voix qui criait mon nom. Le son se répercutait sur les murs sans que je parvienne à comprendre d'où il venait.
La voix était déformée mais je reconnu Alex qui m'appelait.
Je crachait une nouvelle gerbe d'eau rougie de sang et me tirai tant bien que mal sur la berge. Épuisé·e par ce mince effort, je crois que je perdis à nouveau connaissance, jusqu'à ce qu'un nouvel appel de désespoir retentisse.
Je me repris et voulus répondre, mais seul un râle sortit de ma gorge. J’entendais ce qui ressemblait à des sanglots. Je voulais répondre mais je ne pouvais qu'émettre de pathétiques gémissements. Je restai sur le dos, immobile et incapable de faire quoi que ce soit.
Alex se calma peu à peu et essaya de me parler, sans attendre de réponse. J'avais du mal à læ comprendre. Iel me prévint de faire attention, iel allait lâcher une pierre afin d'estimer la profondeur. Je patientais et croyais qu'iel avait changé d'avis quand finalement un grand « Plouf ! » retentit à quelques pas de moi. Un juron suivit quelques secondes plus tard. J'appris plus tard que la distance avait été estimée à plus de 70 mètres.
Ses prochaines paroles annonçaient qu'iel allait essayer de trouver un moyen de descendre. Je vis la lumière trembloter, je compris qu'Alex essayait de trouver un chemin à l'aide de sa lampe torche. Je voulus lui crier de faire attention, que j'étais toujours en vie, mais je n'en étais pas capable et les mots s'étouffèrent entre mes lèvres.
Des petits bruits d'éclaboussures m'avertirent qu'iel tentait de se trouver un chemin mais qu'iel ne trouvait pas de prise pour descendre en toute sécurité, le sol s'effritant sous son poids. Il aurait fallu qu'iel utilise la corde que nous avions prise, mais nous l'avions rangée dans mon sac et devait à présent se trouver au fond de l'eau, comme le reste de mes affaires.
Nouveaux jurons. Puis, après un silence, Alex s'adressa à moi d'une voix qui déraillait et je compris tant bien que mal :
- Si tu es toujours vivant·e, ne bouge pas. Je ne peux pas descendre mais je vais aller chercher de l'aide. Je reviendrais dès que possible. »
Et iel partit.
Je me retrouvais donc seul·e, dans les angoissantes ténèbres silencieuses, avec pour seule compagnie une timide lumière inaccessible et des douleurs que je pouvais difficilement ignorer.


***


22 décembre 2015


Je pensais ne plus avoir besoin de continuer d'écrire, mais j'ai refait une nouvelle crise, qui aurait pu dégénérer. Malgré la terreur que m'inspire ce que je m'apprête à raconter, il faut que je le fasse, c'est ce que me répète la psychiatre.

Très vite, la solitude m'envahit et me rongea de l'intérieur. 
Je fis un bilan de mon état. Mes vêtements étaient déchirés et trempés et je tremblais de froid en permanence. J'avais une épaule déboîtée, j'étais écorché·e de partout. La migraine me terrassait toujours la tête.
Je poussais un cri lorsque j'entendis des bruits d'ablution. Je fus autant surpris·e par la présence d'une vie aquatique que par le son de ma voix, que j'avais enfin retrouvée. Je ne percevais rien mais savoir qu'il y avait une présence proche en mouvement me terrifiait. Ce n'était sans doute que des poissons, mais mon imagination était encline à aller chercher d'autres êtres issus de bestiaires obscurs et mon sombre environnement n'aidait en rien à penser autrement.
Je n'avais aucune notion du temps, mais je vis petit à petit la lumière décliner. J'hésitais à me mettre en quête de ma lampe torche. Je ne voulais pas fouiller l'eau alors qu'il était peu probable que je puisse retrouver quoi que ce soit en état de marche, mais j'étais terrifié·e à l'idée de rester dans le noir. L'obscurité n'était pas quelque chose qui m'effrayait d'habitude, mais cette tâche lumineuse était la seule chose qui me réconfortait et me faisais espérer de ne pas sombrer dans la folie.
Je me traînai sur le sol caillouteux et retrouvai quelques bouts de mon sac et de son contenu. Rien n'était entier, mais je me réjouissais de mettre la main sur des miettes de gâteaux que j'avalai sans plus attendre. Mais nulle trace de lampe torche et mon téléphone portable était éclaté en morceaux, inutilisable.
Je me posai contre une paroi, à un endroit sec et suffisamment plat et attendis. Je restais les yeux tournés vers la lumière décroissante, jusqu'à ce que celle-ci disparaisse, me laissant dans une angoissante noirceur totale. 
Je ne voyais plus rien. Il n'y avait aucune différence lorsque j'ouvrais et fermais mes paupières.
La terreur m'envahit. La vue n'intervenant plus, mes autres sens en furent augmentés. Le moindre bruit était amplifié et me faisait sursauter. Une odeur indéterminée, dont je me souviens seulement qu'elle était à la fois agréable et repoussante, emplissait mes narines.
J'essayais de dormir mais je ne sais pas si je réussis. Et, comme la nuit dernière, je ne sais pas si ce que je vis fut issu d'un rêve dément ou d'une réalité affolante.
Je me rendis d'abord compte que le grondement qui s'était amplifié à mesure que nous nous étions rapproché·e·s de la Gueule de l'Ours s'était arrêté depuis que j'étais tombé·e. Et qu'il venait de redémarrer seulement maintenant.
Ensuite, je ne sais pas comment l'expliquer, mais le bassin s'illumina. L'eau prit la teinte bleue luminescente qui m'avait attiré·e hier, comme une phalène vers des flammes.
Je me recroquevillai et tentai de me protéger de l'éblouissante lumière de ma main valide. 
C'est alors qu'æl me parla.
À travers un millier de voix s'exprimant simultanément dans un langage non identifié dont je parvenais pourtant à saisir le sens, æl me susurra à l'oreille des mots gutturaux qui me frappèrent par leur violence suave.
L'onde bleue tournoyait alors que les voix retentissaient dans mes oreilles et résonnaient contre les parois de mon crâne.
Je n'ose pas retranscrire ce qui me fut chuchoté, je n'ose pas affronter leur réalité car c'était parfois mes propres pensées qui m'étaient répétées, mélangées aux siennes. Æl me murmurait son savoir omniscient de moi et de mes pensées, même celles que je n'avais jamais osé formuler et prenait un plaisir sadique à me répéter mes peurs, mes hontes, mes désirs et mes fantasmes interdits, à me parler de mon passé, de mon futur, de ce que les autres pensaient de moi, de ce que je pensais d'elleux et de ce qu'iels méritaient.
Je n'avais aucun moyen de l'ignorer. Me boucher les oreilles ne changeait rien car les voix étaient dans ma tête. J'étais possédé par un être omnipotent qui se délectait de ma souffrance dans un plaisir pervers et dément.
Je læ sentais s'infiltrer en moi, danser dans mon cerveau, parcourir mon corps et ricaner de ses faiblesses. Il m'en reste une répugnante sensation de viol psychologique, dont la simple évocation me donne la nausée.
Je sentais que je sombrais dans la folie. Peut-être, d'ailleurs, vaudrait-il mieux que ce soit cette folie qui m'ait donnée cette vision, car j'aimerais refuser de croire qu'une telle entité puisse exister.
Qu'æl soit réel·le ou pas, les dommages qu'æl m'a causés étaient pourtant bien réels.
Finalement, æl s'en alla, se retira de moi et disparu en même temps que la luminescence de l'onde. Je me retrouvais seul·e dans le noir, mais je me rendis compte que je préférais finalement ceci à la glaçante lumière. Je tremblai, hoquetai, mon cœur battait à toute vitesse et mon visage était baigné de larmes. Je crois avoir perdu connaissance à plusieurs reprises.
Je fus incapable de me calmer. Je me balançais d'avant en arrière pour me rassurer, le regard vide, tressautant au moindre bruit, était pris·e fréquemment par des haut-le-cœurs et vomis plusieurs fois. 
Je ne m'étais même pas rendu·e compte que le Soleil s'était levé quand j'entendis du bruit venir d'en haut. J'en pleurai de joie.
Quelques temps après, des lumières s'agitèrent et des voix se firent entendre.
- Ici ! hurlais-je désespérément. »
Iels durent m'entendre et on me répondit. Je ne compris pas les paroles mais entendre des voix humaines m'emplissait de joie. Je me mis a rire, par éclats incontrôlables. 
Des sauveteurs descendirent en rappel et je ne me souviens pas de la suite. On me raconta qu'on m'avait retrouvé baignant dans mon sang et divers autres fluides, tremblant et riant de manière démente, le regard fou. On avait dû me couvrir et me faire remonter.
J'ai quelques souvenirs de visages inquiets et d'un hélicoptère qui décolle, suivit de beaucoup d'agitation dans un bâtiment blanc.
Je m'étais réveillé·e dans une chambre d’hôpital, Alex et son visage cerné endormi·e·s sur une chaise à côté de mon lit.


***


23 décembre 2015


Physiquement, je me remis relativement rapidement de cet accident. On ne peut pas en dire la même chose d'un point psychologique.
Dès que je fermais les yeux, je revoyais la lumière bleue et j'entendais les mots qui m'étaient murmurés dans la langue étrange que parlait l'entité.
Je restai allité·e une semaine avant de pouvoir remarcher. On me prescrivit un suivi psychologique, car il était évident que j'allais souffrir de syndromes post-traumatiques. Je l'acceptais sans trop rechigner, malgré ma mauvaise expérience avec des psychiatres qui avaient par le passé essayé de me « soigner ». Par chance, celleux qui m'ont suivi sont resté·e·s sur ce que je venais de subir sans aller me chercher je ne sais quelle frustration adolescente ou intra-utérine.
Alex resta près de moi. Iel me raconta qu'iel était parti·e chercher des secours et qu'iel avait couru jusqu'au chalet où nous n'avions pas dormi, le réseau l'empêchant de passer un appel.
Iel avait été accueilli·e par un vieil homme à moitié fou qu'iel dut quasiment menacer pour utiliser un téléphone pour appeler les secours. Læ chose qui vivait en-dessous devait avoir une influence sur tout·e·s celleux qui restaient dans les environs...
Les secouristes avaient fini par arriver vers quatre heures et demi du matin et furent reçu·e·s par un·e Alex paniqué·e et énervé·e par le temps qu'iels avaient mis pour venir. Iel les avait accompagné·e·s et guidé·e·s jusqu'à la Gueule de l'Ours, où iels m'avaient récupéré·e dans un état alarmant pour me ramener en urgence en hélicoptère  jusqu'au centre de soins le plus proche.
À présent, Alex me tenait compagnie et tentait de me distraire pour oublier le cauchemar que j'avais vécu. Nous regardions des séries ou des vidéos stupides ensemble et iel essayait de me faire rire.
- Sans æl, je n'aurais jamais fait d'hélico, plaisanta-t-iel avec un·e infirmier·e. » Mais on se doutait qu'iel s'en serait volontiers passé.
Ma famille, avec qui je n'avais plus que très peu de contacts, vint pourtant me voir et je les rassurai tant bien que mal, tout en sachant que chaque mot était un mensonge, que je n'allais pas bien. De plus, le constant mégenrage avec lequel iels s'adressaient à moi me blessait et me rappelait pourquoi je m'étais éloigné·e d'elleux.
Je reçus du soutien moral du reste de mes proches plus encourageant, Alex en tête, et, petit à petit, je me sentis en mesure de reprendre une vie normale.
Cependant, dès le premier soir où je rentrai enfin chez moi, je compris que l'horreur que j'avais connue au fond de la caverne n'était que le commencement.


***


03 mai 2016


Je reprends l'écriture de ce journal après plusieurs mois de pause. Mes crises avaient disparu et je pensais m'être enfin débarrassé·e de mes cauchemars. Je m'étais apparemment trompé·e puisqu'ils sont revenus et j'ai passé le pas. J'ai commis l'irréparable. Je me fais peur et il faut que je fasse quelque chose.
Terminer l'histoire, même si cela me paraît difficile, reste peut-être ma seule chance de m'« exorciser » une bonne fois pour toutes.

Ce premier soir où je revins chez moi, donc, commença ce qui depuis revient maintenant de manière épisodique et me terrifie quand le Soleil se couche.
Je crus d'abord que ce n'était que de simples cauchemars. Il est évident que c'est plus que ça. C'est pourtant ce que j'ai raconté à la psychiatre : que des cauchemars me terrorisaient et me faisaient revivre mon trauma, ce qui me poussait à avoir des pensées dangereuses. 
Si ce n'était que ça !

J'étais enfin revenu·e chez moi et prêt·e à reprendre ma vie normale. Cette nuit me fit comprendre que je n'aurais plus jamais de vie normale.
Depuis l'incident, je ne rêvais plus. Mais ce soir là mit une fin à mon repos onirique.
Je me trouvais à nouveau au fond de la caverne. L'eau s'agitait et le bassin s'illumina de son bleu terrifiant, ne laissant la place pour aucune ombre dans les moindres recoins. Les rires des multiples voix de læ chose qui y vivait résonnèrent contre les parois de la cavité et une silhouette sombre s'éleva de l'eau tourbillonnante pour prendre une forme humanoïde. Æl était d'un noir qui semblait aspirer la lumière, seulement éclairée par un trou dans ce qui correspondait à la tête, prenant la forme d'un large sourire.
Æl s'exprima dans sa langue que je ne connaissais pas mais pourtant comprenait. Æl me salua et flotta autour de moi en me susurrant des promesses obscènes. Æl se déplaçait comme un être fluctuant entre l'état solide, liquide et gazeux. Mes yeux avaient du mal à læ suivre, on avait l'impression qu'æl ne se déplaçait pas seulement qu'en trois dimensions.
Æl me harcelait à nouveau de choses que j'aurais préféré ne jamais entendre m'être adressé, me dévoilant des parties de ma vie passée et future sans que je parvienne à déterminer s'il s'agissait de mensonges ou de vérités.
Æl s'immobilisa finalement devant moi et pris mon apparence. Æl imitait l'expression d'horreur sur mon visage en avançant vers moi, jusqu'à ce que nos deux corps nus se traversent sans qu'æl ressorte de l'autre côté. Nous avions fusionné. Æl était moi, j'étais æl et je ne savais plus si mes pensées était les miennes ou les siennes.
Je me griffais le visage, comme si je voulais me débarrasser ou libérer quelque chose sous ma peau et éclatais d'un rire dément.
Je me réveillai en sueur, mon lit défait par mon sommeil agité. Du sang tachetait mes draps : je m'étais visiblement également griffé·e dans mon sommeil.
Je me levais, refusant de me rendormir et ressentis le besoin d'appeler Alex. Iel décrocha et me répondit d'une voix endormie. Iel s’inquiéta de la raison de mon appel, mais je me rendis compte que je ne voulais pas lui raconter ce qu'il s'était passé. Je bafouillais des excuses et répondit que j'étais simplement stressé·e à l'idée de reprendre le travail et læ laissais.
J'allai prendre une douche mais je ne parvins pas à me détendre, l'eau qui coulait m'en rappelait une autre, que je voulais oublier. Je me nettoyai le visage et tentai de masquer les marques de griffures.
Je partis aussitôt au travail et arrivais une heure avant mon horaire habituel. Je tentais de m'occuper l'esprit en travaillant. Les collègues me saluèrent et prirent poliment de mes nouvelles, mais je sentis qu'iels étaient inquiet·e·s de mon état et des traces sur mon visage. J'essayai de les rassurer mais ne dû pas être très convaincant·e.
La journée passa et je rentrai. J'étais paniqué·e à l'idée de dormir, aussi, je restais éveillé·e toute la nuit. Je m'occupais l'esprit en jouant à des jeux qui demandaient de rester concentré mais je m’égarais parfois et luttais pour ne pas m'endormir.
Le lendemain, je démarrais une nouvelle journée, identique à la précédente, la fatigue en plus. Je m'endormis quelques instants et on vint heureusement me réveiller en me conseillant de ne pas trop forcer et de bien me reposer. 
Le soir, la fatigue était telle que je m'endormis sur mon bureau.
Je rêvai à nouveau. Je fus d'abord rassuré·e de ne pas me trouver dans la caverne. Tout allait même bien, puisque j'étais avec Alex. Nous étions chez ellui, discutions et rigolions.
Mais nous n'étions pas seul·e·s. Oneiroi, comme je læ surnommait plus tard en références aux divinités grecques des rêves, le démon onirique qui me hantait, était en moi.
Je fus soudain pris d'envies d'Alex qui sortaient du cadre de notre relation habituelle. Je me jetais sur ellui, læ renversais et  l'embrassais. Iel se laissa faire et m'encouragea à aller plus loin. Nous allâmes effectivement plus loin, jusqu'à des choses que je n'aurais pas même imaginé. Mais je ressentais de la gêne dans ce que je faisais, car c'était Oneiroi, à travers moi, qui prenais des initiatives et le corps d'Alex n'était plus qu'une poupée de chiffon livrée à nos désirs.
Je tendis les mains vers sa gorge et la serrais. Je fus horrifié·e par la sensation de puissance que je ressentis mais ne parvins pas à m'arrêter.
Mon réveil est peut-être ce qui læ sauva. Je me levais en sursaut, le corps en nage, révulsé par ce dont j'avais rêvé.
Je n'osais pas déranger Alex mais j'étais inquiet·e pour iel. J'envoyais un innocent message la saluant. Je patientais quelques instants et mon téléphone vibra : iel m'appelait en vidéo-conférence.
Je décrochais immédiatement :
- Ça va ? » Iel avait les traits tirés et les cheveux en pagaille.
- Oui, articula-t-iel d'une voix enrouée. J'ai juste eu une nuit... agitée.
Je læ regardais d'un œil inquiet. Iel dû y voir un reproche, car iel ajouta rapidement.
- Pas... dans ce sens là. C'était un juste un rêve. » Iel déglutit. « Un rêve... avec toi. »
Je frissonnai. Était-il possible que... Je me rendis compte que sa gorge portait la trace de mains. Comme si on l'avait étranglé·e.
- Dis, ça te dis de se voir, bientôt ? J'aimerais... te parler.
Je me dégouttais. Le ton de sa voix ne laisser aucun doute sur ce qu'iel pensait ressentir. Oneiroi m'avait fait commettre des actes auxquels je répugne à penser. Et en plus d'avoir blessé·e Alex, je l'avais fait désirer des choses que nous savions tout·e·s deux ne pas être dans notre type de relation.
Iel dû se rendre compte de mon malaise.
- Tu vas bien ? 
- Oui, oui... Ma nuit non plus ne fut pas de tout repos. »
Le doute s'installa chez iel. Ses sous-entendus me mettaient mal à l'aise. Je l'aimais, mais pas de cette manière. Nous en avions déjà discuté et nous nous étions mis d'accord, notre relation n'était pas charnelle, encore moins de la manière dont le démon de mes nuits nous avait poussé à faire.
Je suis convaincu·e qui s'iel s'est mis à me désirer de cette façon, c'est parce quelque chose a agis sur ellui et le lui a mis dans la tête. Et savoir que ce quelque chose était en partie moi me donnais la nausée. Ce n'était en aucun cas acceptable. Je décidai de profiter de l'hésitation qui se lisait sur son visage pour mettre un terme à ce vers quoi Oneiroi voulait me pousser. J'allais tenter de libérer Alex de mon emprise.
- En fait, il fallait que je te l'avoue. J'ai passé la nuit avec un·e ami·e. Je t'ai déjà parlé d'ellui. Ul est amoureuxe de moi et je crois que moi aussi. »
Je læ sentis se figer et iel resta silencieuse.
Nous mîmes finalement fin à notre discussion devant la gêne qui s'installait entre nous. Je m'en voulais de lui mentir comme ça. Mais je ne voulais pas que notre relation glisse dans la pente vers laquelle m’entraînait mon moi cauchemardesque.
J'appelais en urgence ma psychiatre et lui parlais de mes cauchemars, mentionnant uniquement le choc que je ressentais et préférant taire l'aspect... surnaturel de la chose. C'est là qu'elle me conseilla de tenir ce journal, ce que je démarrai le soir-même.
Depuis, Alex et moi nous sommes éloigné·e·s l'un·e de l'autre. Cela m'a terriblement attristé, mais je pense que c'est ce qu'on peut espérer de mieux pour sa santé et pour la mienne.

Voilà pourquoi, chaque soir, je crains de m'endormir.
J'ai depuis eu d'autres expériences oniriques. Elles impliquaient parfois des proches et je pouvais constater le lendemain qu'elles avaient des conséquences physiques.
Un jour, mon patron arriva avec du retard et un bras dans le plâtre. J'avais rêvé la veille que je le suivais alors qu'il rentrait chez lui et avait soudain été pris·e d'une impulsion : je m'étais précipité·e sur lui et l'avais renversé dans un escalier.
Il raconta qu'il n'avait pas compris ce qu'il lui était arrivé, mais qu'un voyou l'avait bousculé sans raison et qu'il avait de la chance de s'en sortir avec seulement quelques égratignures et un bras cassé.
C'était aussi parfois avec des inconnu·e·s. 
Oneiroi avaient des attentes aussi diverses que sadiques. La plupart du temps, æl se contentait d'insultes ou de simplement effrayer des personnes. Mais pas toujours. Æl me forçait à agir avec violence, à tourmenter des innocent·e·s. Je pouvais être moi-même ou bien prendre le contrôle du corps d'une personne et interagir avec son environnement. Parfois, æl me faisait croire que j'avais un rêve normal et intervenait subitement. Puis, æl me convainquait que j'agissais de mon plein gré, qu'æl ne faisait qu'attiser des braises dont je ne voulais pas reconnaître l'existence.
Jusqu'à ce que je finisse par aller encore plus loin, il y a quelques jours.
Je croyais être dans un simple rêve où un couple se disputait. Je le voyais par les yeux d'un·e des protagonistes mais n'avais pas l'impression d'être moi, simplement un spectateur de la querelle.
Cellui que j'habitais se recroquevillait devant les insultes qu'iel subissait. Avoir été témoin de cette violence enflamma la colère en moi, je ne pouvais pas rester impassible. Oneiroi bondit sur l'occasion : æl me poussa à contrôler le corps que je possédais pour prendre un couteau et poignarder l'autre.
Je ne résistai même pas. Je souriais à chaque coup que je lui portais et continuais à le percer de toutes parts alors même qu'iel était mort·e depuis longtemps. Je m'arrêtais finalement alors que le corps n'était même plus reconnaissable et me rendis compte de ce que je venais de faire.
Je me réveillais, les rires d'Oneiroi résonnant dans mon crâne, et me précipitais dans la salle de bain pour vomir. J'espérais que ce ne soit qu'un cauchemar.
Je me trompais. La presse annonça la mort d'un couple. Après avoir criblé l'un·e de coups de couteau, l'autre s'était donné·e la mort. Les enquêteurs parvinrent très vite à cette conclusion, mais pour moi il n'y avait aucun doute : j'étais læ coupable. Les photos confirmèrent que c'était bien elleux.

Je suis devenu·e trop dangereuxe. Je ne savais pas si Oneiroi avait de plus en plus de puissance ou si æl avait raison et que je voulais en vérité la même chose que lui.
Je ne sais pas quoi faire. J'ai tenté de me soigner, par des moyens médicaux, psychologiques, religieux ou surnaturels. Rien n'a fonctionné.

Il y a autre chose.
Un jour, on a sonné à ma porte. Je l'ouvris sur une personne qui me salua ainsi :
- Je sais qui vous êtes et ce que vous faîtes. Je peux vous aider. »
Iel se présenta à moi comme un·e représentant·e d'une sorte de secte honorant des êtres invisibles. Iel me parla de points d'entrée et de communication avec des êtres vivants sous terre et m'affirma que j'étais entré·e en contact avec l'un·e d'entre eux. C'est ellui qui m'évoqua le nom d'Oneiroi.
Je ne voulais pas entendre ça. Je lui demandai de partir et de me laisser avec ces histoires ridicules. Mais iel avait très bien compris ce que j'étais. Iel m'a laissée une carte pour le contacter.
Je l'ai appelé·e il y a deux jours et lui ai tout avoué.
Iel a dit qu'iel pouvait m'aider, qu'iel partait immédiatement me chercher et qu'iel m’emmènerait à un endroit plus sûr où on pourrait me soigner.
J'ai de grands doutes là-dessus. Dans ce qu'iel me disait, iel considérait qu'Oneiroi était un don plus qu'une malédiction. Qu'on pourrait m'utiliser. À quelles fins ? Je n'ose l'imaginer.
Je ne sais pas ce qu'il risque de m'arriver si je les suis. Iels veulent sans doute libérer Oneiroi de mon corps. 
J'ai de plus en plus de mal à déterminer qui je suis. J'ai parfois l'impression que ma vie est vide de sens, hormis lorsque je dors. Je pense de plus en plus comme Oneiroi.
Je me suis enfui·e de chez moi. J'ai peur de cette secte et de ce qu'elle compte faire de moi. Je couche dans des hôtels mais n'ose pas dormir. 
J'ai reçu des appels de diverses personnes me demandant où j'étais. Je n'ai pas répondu, même à Alex, et j'ai détruit mon téléphone. Je pensais être hors d'atteinte.
Mais j'ai vu mon visage à la télévision.
Je suis récherché·e pour le meurtre du couple que j'ai tué. J'ignore comment on a pu comprendre que j'étais impliqué·e mais je soupçonne cette maudite secte.
Je vais arrêter d'écrire, cacher ce journal et me rendre.
Ce n'est qu'une question de temps avant que je me fasse arrêter. Peut-être que ça vaut mieux. Peut-être que je me calmerais si je me remettais à la police.
Mais à quoi bon ? Les barreaux n'arrêteront pas Oneiroi...



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Publié sur https://dedale-d-idees.blogspot.com le 22 août 2016.
Version revue et corrigée le 20 mars 2017.




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Un mot de l'auteur·e


Ce texte est publié à l'occasion du Ray's Day 2016.
C'est un jour célébrant l'anniversaire de Ray Bradburry, durant lequel les autrices et auteurs sont invité·e·s à proposer un texte gratuitement et librement.
Bien que tous mes textes soient déjà publiés de cette façon, cette initiative permet d'encourager la découverte de beaucoup d'auteur·e·s indépendant·e·s pour le plaisir de l'écriture et de la lecture.
Si l'initiative vous intéresse, que vous souhaitez vous tenir au courant des publications de cette année ou vous préparer à celles de l'année prochaine, vous pouvez consulter le site https://raysday.net

Cette nouvelle fait partie de ma série intitulée Underworld Gods, se passant dans un univers d'horreur et fantastique dans la trempe de celui de H. P. Lovecraft.

D'autre part, vous vous en êtes sûrement rendus compte, ce texte est écrit en un français particulier, utilisant des pronoms variant selon la personne concernée et préférant ne pas genrer les groupes mixtes.
C'était un choix assumé de ma part.
Si la lecture vous a paru difficile, c'est sans doute que vous êtes habitué·e·s à lire des textes qui présument le genre de ses personnages et reproduit la (terrible) règle du "masculin qui l'emporte sur le féminin".

Ce texte a donc aussi pour but de montrer qu'il existe des moyens alternatifs de dire quelque chose, sans que le genre des personnes concerné·e·s soit assumé ou n'ait d'importance.
Les personnages principaux sont non-binaires (iels ne s'identifient pas soit à "homme", soit à "femme") et ont différents pronoms, mais le genre des personnages n'est pas précisé, sauf dans le cas où il est connu dans la diégèse de l'histoire (sans que ce forcément annoncé). Les groupes comportant une diversité de genres sont désignés par "iels", un des moyens (mais pas le seul) de ne pas donner une position dominante d'un genre sur l'autre.

La difficulté à écrire dans ce langage, c'est que le français est une langue calibrée pour tout désigner en choisissant entre le masculin et le féminin et en ignorant le neutre.
Je vous invite à envisager d'utiliser plus souvent ces méthodes de langage (celle que j'ai utilisée n'est pas la seule) alternatives afin d'éviter de reproduire la violence et l'invisibilisation du français traditionnel.

J'espère que ma nouvelle vous a plu et je vous souhaite de beaux rêves...

L.

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